Juppé : faites ce que je dis, pas ce que je fais...

Parti à la retraite à 57 ans juste avant l'allongement de la durée de carrière des élus-fonctionnaires, Alain Juppé prône aujourd'hui la retraite à 65 ans... pour les autres.

Sur Europe 1, Alain Juppé s'est déclaré favorable à "une harmonisation des régimes de retraite", mais il entend y aller doucement : "avoir un régime unique ne se fera pas du jour au lendemain", tempère-t-il immédiatement, renvoyant de facto cette perspective à la saint-glinglin. Et le candidat à la primaire présidentielle de proposer une recette-miracle : pour lui, la "priorité des priorités" sera de "décaler l'âge de la retraite à 65 ans".

Le vieux serpent de mer a la vie dure : prétexte pour ne pas réformer en profondeur, éternel replâtrage pour éviter la faillite, le report de l'âge de la retraite est devenu l'Alpha et l'Omega des vraies-fausses réformes – alors qu'il est techniquement possible de laisser aux affiliés le choix de l'âge auquel ils souhaitent liquider leurs droits, moyennant des calculs actuariels qui assurent la neutralité financière du libre-choix (le montant de la pension variant en fonction des cotisations versées et de l'espérance de vie à la retraite).
Alain Juppé escompte ainsi se donner à bon compte une image de politique responsable exhortant les Français à l'effort, mais fait l'impasse sur la réforme en profondeur du système, qui seule peut permettre de sauver les retraites.
En outre, est-il le mieux placé pour demander aux Français de reporter jusqu'à 65 ans l'âge de leur départ ? En effet, cet ex-haut fonctionnaire de Bercy a lui-même liquidé ses droits à la retraite d'inspecteur des Finances (fonction qu'il n'a réellement exercé que de 1972 à 1976) à l'âge de 57 ans, en ayant cotisé 38 ans et 3 mois..., et cela le 1er janvier 2003, juste avant que la réforme Fillon de 2003 n'allonge la durée minimum de carrière des fonctionnaires de 37 ans et demi à 40 ans. Un choix que lui-même trouvait à l'époque "assez sain" !
Alain Juppé perçoit en outre sa retraite d'ancien parlementaire (celle de député à l'Assemblée nationale, où il siégeait "détaché" de l'inspection des finances, plus celle de député européen...).
Au total, cela représente environ 12 000 € bruts de retraite, auxquelles s'ajoutent ses indemnités de maire de Bordeaux et de président de la Communauté urbaine de Bordeaux Métropole (1). Pas mal, pour quelqu'un qui, à 57 ans, se trouvait apparemment trop âgé pour continuer à exercer (fictivement) son métier de haut fonctionnaire... ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas d'être suffisamment dispos pour prétendre devenir président de la République à 71 ans ! Aurait-il découvert l'élixir de jouvence ?
Il faut croire alors qu'il l'a partagé avec Laurent Fabius, qui, pour sa part, se trouvait assez fatigué pour prendre sa retraite du Conseil d'Etat à 55 ans, en 2001, sans pour autant démissionner de son poste de ministre de l'Economie et des Finances dans le gouvernement de Lionel Jospin. Quinze années de retraite plus tard, Laurent Fabius est toujours ministre... (Faut-il rappeler qu'en théorie, la retraite est destinée à assurer une fin de vie décente aux personnes que leur âge et leur état de santé rendent incapables de travailler ?)
Avec Alain Juppé, c'est donc un homme pensionné par l'Etat depuis 13 ans après avoir cotisé seulement 38 ans, et par ailleurs cumulard patenté, qui entend imposer la retraite à 65 ans pour tous. "Faites ce que je dis, pas ce que je fais"...

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