Retraites : pendant que la France compte les bougies, l’Allemagne anticipe à nouveau l’avenir
Il y a parfois de simples rapports qui disent davantage sur l’état d’un pays que bien des discours politiques. Celui qui vient d’être remis au gouvernement allemand par la commission Weise est de ceux-là. En quatre-vingts pages, les experts mandatés par Berlin proposent ni plus ni moins qu’une vision à long terme des retraites, sans totems ni tabous.
Pendant ce temps, en France, le débat est prisonnier d’une question devenue obsessionnelle : faut-il revenir à 62 ans, maintenir les 64 ans, ou repousser l’âge de départ à 65, voire 67 ans ? Le contraste est saisissant.
Outre-Rhin, personne ne prétend que le vieillissement démographique puisse être absorbé par quelques ajustements techniques. Les auteurs du rapport partent d’un constat d’une grande simplicité : les Allemands vivent plus longtemps, les générations qui arrivent sur le marché du travail sont moins nombreuses que celles qui en sortent, et aucune société ne peut durablement promettre des pensions élevées, un départ précoce et des cotisations stables. Il faut donc arbitrer. Et surtout expliquer ces arbitrages et les assumer.
Cette franchise tranche avec le débat français, où chaque réforme est présentée comme la dernière avant la suivante, sans que jamais ne soit véritablement posé le cadre d’ensemble.
Car le rapport allemand ne se résume pas à un nouvel allongement de la vie active, contrairement à ce qu’ont retenu nombre de commentaires. Son ambition est bien plus vaste.
La commission propose d’abord d’introduire une règle automatique reliant progressivement l’âge de départ à l’espérance de vie. Le principe est presque désarmant de simplicité : lorsque l’espérance de vie augmente, les deux tiers de ce gain sont consacrés au travail, le tiers restant à la retraite. Finis les psychodrames parlementaires tous les cinq ans. Le principe de réalité démographique prend le pas sur les calculs politiciens.
Deuxième différence : le pays de Bismarck ne se contente pas de jouer sur l’âge. Le rapport recommande aussi la création d’un véritable fonds public de capitalisation, inspiré des modèles suédois et canadien, pour compenser les baisses de rendement du régime en répartition.
Là encore, le contraste est frappant. En France, le mot même de « capitalisation » continue de susciter des réflexes idéologiques hérités d’un autre siècle. Le débat s’interrompt souvent avant même d’avoir commencé, comme si évoquer une diversification des financements revenait à profaner un dogme.
Troisième enseignement : les experts allemands refusent de réduire la réforme des retraites... aux retraites. Ils parlent également d’emploi des seniors, de formation continue, de lutte contre le chômage, d’organisation du travail et même de gouvernance des investissements publics. Autrement dit, ils raisonnent globalement, sans isoler la question des retraites du reste de l’économie là où, en France, politiques et syndicats, les œillères vissées aux tempes, continuent très majoritairement à ne raisonner qu’en paramètres.
Depuis la réforme Balladur de 1993, toutes les grandes réformes françaises ont porté sur les mêmes variables : durée de cotisation, âge légal, décote, surcote, indexation. Chacune a tenté de colmater une brèche sans aucune vision à terme et sans jamais être à la hauteur des enjeux. À chaque fois, la bataille politique s’est concentrée sur quelques mois ou quelques années de départ supplémentaires. Rarement sur la question fondamentale : à quoi doit ressembler la gestion des retraites dans une société où un actif devra bientôt financer à lui seul un retraité ?
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été prévenus. Les projections démographiques françaises suivent la même trajectoire que celles de l’Allemagne. Le vieillissement est une réalité européenne. La vraie différence n’est donc pas démographique ; elle est intellectuelle, pour ne pas dire idéologique.
Depuis les réformes Schröder des années 2000, l’Allemagne a compris que l’avenir des retraites ne peut pas être assuré par des réformes ponctuelles. Dans ce cadre, elle cherche donc à se doter de règles suffisamment robustes pour traverser plusieurs alternances politiques. L’État français continue, lui, à traiter les retraites comme une crise permanente et ne s’épargne aucun psychodrame.
Le défi allemand des retraites est immense et le relever tout entier n’est évidemment pas un chemin parsemé de roses. Mais le simple fait qu’un débat public puisse porter sur l’architecture globale du système, plutôt que sur un unique paramètre, constitue déjà une différence majeure avec la gestion de nos systèmes de retraite, qui s’apparentent à de véritables usines à gaz.
Au fond, le rapport Weise pose une question que nos politiques esquivent depuis vingt ans, quand ils ne font pas semblant de l’aborder : comment adapter durablement la gestion des retraites à une société qui vieillit ? À cette question, le débat public français répond invariablement par une autre : « 62 ou 64 ans ? ». C’est malheureusement affligeant. Dans un cas, on travaille concrètement avec une vision et pour tout un pays. Dans l’autre, on continue de compter les bougies…

